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Programme jour par jour / Juin 2010
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ÉDiTO

Prototypes

Créer une intrigue sensible entre le laboratoire, l'université, l'atelier et la société, adresser publiquement des questions issues de l'invention artistique et de l'imaginaire scientifique, éprouver les effets du prototype par les œuvres, c'est immédiatement opérer hors des cadastres des cultures.

L'Ircam expose cette singularité dans un festival des « premières fois », un scénario fait d'innovations et de ruptures, une histoire de prototypes aux répercussions inattendues. Prototypes de Michael Jarrell rencontrant la langue de Heiner Müller, de Sarkis réintroduisant le hasard perdu dans Roaratorio de Cage. Prototype et rêve d'un orchestre parlant chez Jonathan Harvey, d'un théâtre de lumières et d'un « clavier de sensations » chez Gérard Pesson ; première monumentale de Tristan Murail mêlant grand orchestre, chœurs réels et virtuels. Au prototype artistique appartient ce caractère énigmatique entre tous, décelé par Proust dans le septuor de Vinteuil, d'être une « durable nouveauté ».

Quel sens esthétique, quelles dimensions artistiques et politiques pour un prototype ? Idéal sans être abstrait, expérimental sans être indéfini, le prototype affirme l'idée de métier, la fonction nouvelle, l'essai accompli. Il échappe ainsi à trois lieux communs et usés de la fabrique du contemporain : l'esthétique de la mise en abîme, le métier aboli de la performance, la fétichisation du processus, devenu promesse indéfinie d'un néant avéré. Sa mise en œuvre peuple l'atelier de l'artiste d'une foule de savoirs et d'alliances imprévisibles. Les « essais » magistraux de Monteverdi et les prémices de l'opéra expérimentées au sein des cénacles italiens de la fin du xvie siècle empruntaient au même tumulte. L'expressivité du prototype reflète la richesse et l'imbroglio de sa genèse - c'est toute l'éloquence de son programme, comme l'éclairera au côté de Philippe Leroux, le philosophe Bruno Latour dans le cycle que lui consacre le Centre Pompidou. Du modèle scientifique ou poétique jusqu'à l'œuvre singulière, notre prototype-curseur dessine un immense méridien, la possibilité d'une perspective commune entre artistes et scientifiques : une durée partagée.

Très souvent invoqué mais très rarement accompli, ce Méridien science-artssociété anime les premières rencontres organisées par l'Ircam et universcience - du 8 au 10 juin -, avec des chercheurs, ingénieurs et artistes. Comment l'invention en art et l'imaginaire en science frayent-ils leur passage au réel ? Le 19 juin, accordant les studios de l'Ircam et le grand air de la place Igor-Stravinsky, l'ultime nuit d'Agora invite à cette circulation intense entre intuition artistique et avancée scientifique, procédant par analogie, applications
techniques ou modélisation : tel système de projection sonore (la WFS), bientôt actif dans la Cour d'honneur à Avignon pour La Tragédie du roi Richard II de Shakespeare, telle recherche sur les voix de synthèse ou la générativité de textes, dont s'emparent aujourd'hui un écrivain, un compositeur ou un cinéaste...
Le passage du prototype à ses détournements génériques décrit parfaitement l'allure singulière de l'Ircam et s'apparente à une opération de haute mer. Lorsque les marins portugais voulurent s'élancer au plus loin dans l'océan Atlantique, ils firent l'hypothèse d'une manœuvre. « Volta do mar » : les vents poussant vers le large seraient les vents assurant le retour vers une terre. Comment concevoir méridien et prototypes sans cette « volte de mer » maîtrisée ?

Frank Madlener

Crédit Affiche : Alain Bublex Plug-in City (2000) - Eiffel 2 (2002)
Épreuve chromogène laminée diasec sur aluminium. 180x180 cm / Édition de 3. Courtesy Galerie. GP & NVallois, Paris. © ADAGP